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Annonceurs, les nouveaux rédacteurs en chef ?

26 Mai 2010 , Rédigé par La journaliste Publié dans #Des hauts et débats

A l´origine, était le journalisme. A l´origine étaient des rapports commerciaux entre les annonceurs et l’équipe pub d’un magazine, bien séparés de l´équipe de rédaction. Un annonceur voulait passer une pub, il discutait avec la régie et le service commercial du journal.

Et puis les marques se sont rapprochées des journalistes via leurs services de presse. Les attaché(e)s de presse faisant leur max pour copiner avec les journalistes, leur envoyant des petits cadeaux et des invitations... Un rapport de bon entendement se créant au fil des voyages de presse qu´il ne fait pas bon accepter si l´on est pas sûr de pouvoir parler du produit présenté. Mais à ce jeu personne n’était vraiment perdant, il fallait juste en accepter les règles et les usages (« Ma chériiiiiiiiiiiiie ! Ma tou est radieeeeuse ! Tu a minciiiii, noooon ? »).

 

couvertures magazines presse annonceursEt puis, la presse tomba un peu malade et les annonceurs les plus puissants en profitèrent pour s´immiscer gentiment dans les pages de rédactionnel à coup de " Je vous prends une page mais du coup n´oubliez pas de présenter mon super vermis à ongles dans le shopping manucure, hein... on compte sur vous..." (clin d´oeil)

Les plannings rédactionnels présentant à l'avance les futurs sujets afin que la pub y colle en terme de thématique (là aussi, v'la la manipulation), encore plus facile pour eux de créer cette légère pression... (« Ooooh, mais vous allez faire un dossier minceur? Je vous prends une page mais dites bien à machine de faire en sorte qu’on nous voit das le sujet, hein… »)

Pression qui se transforma souvent en chantage, inversant les règles du jeu: " Je vous prend une page sur ma nouvelle coloration si vous faites en sorte que vos journalistes beauté fassent un article spécial couleur (dans la sélection produits duquel vous leur direz, bien sûr, de passer ma nouvelle super couleur). Et si cet article devenait le dossier spécial et était présenté en couverture, ben p´t´èt ben qu’on prendrait une double..." .

A ce stade, que la "vraie" actu beauté soit sur les vernis fluo n’a que peu d’incidence sur les annonceurs (à part sortir eux même des vernis fluos, bien sûr !). Les services de presse des marques annonceurs, eux, surfent sur la vague et tombent souvent dans une sorte de rapport de force à coup de pression par téléphone et autres rappels par mail (« Nous étions ravis de te voir ce WE, mais dis moi, j’ai oublié, pour quand est la parution ? »).

 

Alors dans ces conditions, dur de garder la tête froide en tant que journaliste beauté quand on vous force à "passer" (= présenter) un produit sans intérêt dans votre sélection, censé apporter à la lectrice sur un plateau les innovations, les tendances et les vrais bons trucs dont on sait qu’ils sont supers car on les a testés, eux et 50 autres.

Amies lectrices, quand vous voyez un gloss Dior  produit make up moyen, dans une page ou tout le reste est nouveau ou, pire, un produit make up dans une page mode, comprenez pourquoi... Bonjour la crédibilité alors pour la journaliste! (Pas étonnant que les lectrices aillent chercher sur les blogs un peu plus de vérité... dommage qu´elles ne sachent pas qu´il s´y passe parfois environ la même chose à coup de cadeaux, de flatteries et de posts sponsorisés... mais c´est une autre histoire)

 

Les journalistes beauté ont donc de moins en moins de marge pour parler des produits qu´elles estiment vraiment, avec leur expertise et leur expérience, être les meilleurs ou les plus intéressants. Ce n´est pas comme ça dans tous les journaux, bien sûr, et heureusement ce n´est pas mon cas, tout au plus quelques coups de fils de "rappel"… mais il suffit de regarder les magazines qui ont beaucoup de pub des géants de la cosmétiques ( 1 page sur deux : L´Oréal (= Garnier,  Elseve...), Nivea et LVMH avec sa branche aux mille marques luxe de beauté et parfums, entre autre Dior...), pour savoir quelles journalistes se battent le plus. Car oui elles se battent les journalistes beauté!

Même s’il leur est difficile, voir impossible, de résister a certaines humiliations du type relecture des articles par l´annonceur, demande de changement dans le texte, de suppression et de justification sur le rédactionnel (!!!!!!), - oui, oui - elles essaient généralement.

Enfin moi je ne m´étonne plus de rien quand je sais qu´on a même demandé a changer la couleur d´une fringue dans un sujet (demandé-commandé par l'annonceur!) déjà sous BAT (= prêt a imprimer, phase finale, et qui a passé les dix mille vérif, relectures et feus verts). Quel rapport entre la couleur d'une fringue dans une page et la cosméto? Mystère et boule de cire. Peut être que ça n'allait pas avec les tons de la pub en face? Allez savoir... Sauf que parfois les marques font de la mode ET de la beauté... Ce qui peut donner "Tu me passes un sac à main, je te prends une pub parfum???" Si ca existe pas encore, ce devrait venir...

 

pubs-journaliste-service-presse.JPGEt au milieu de tout ça, les services de presse tantôt complices de ce jeu de pouvoir (Je t´envoie mon produit mais je sais bien que tu le passera, car on est annonceur dans ton journal. Au pire, si tu oublies, je te passerais un petit coup de fil pour te le rappeler... à l´ordre?)

Tantôt complice des journalistes avec qui une certaine forme de complicité se crée ("Je t´envoie les produits mais t´inquiète, je sais que c´est pas facile pour toi. Fais au mieux ma bichette. C’est dur en ce moment, hein ?" " C´est clair, grosse pression, j´espère qu´ils ne feront pas sauter la moitié du shopping comme la dernière fois...Merci cocotte")

 

Ces services presse qui eux aussi se battent pour faire exister de petites marques qui ont besoin de visibilité pour exister.  Ces services de presse qui eux aussi ont la pression de leur direction, ou pire, de leurs clients dans le cas des agences de presse qui gèrent les rp pour le compte de différentes marques. Marques qui ne comprennent pas pourquoi leur produit ne "passe" pas alors qu´ils ont investi dans une agence... Ou encore qui ne réalisent pas l’exploit pour une petite marque d’avoir un ¼ de page (La cliente : « Ils ont même pas parlé de la réfection de nos usines à Dourdan, pourquoi ??? »), jamais contents…

 
D´ou un certain dégoût ces jours ci pour tout le monde: les journalistes qui voudraient bien qu’on leur reconnaisse une connaissance du marché et une utilité incontournable ( parce qu´a ce rythme c´est plus du journalisme mais de la comm° que l´on fait), et les services de presse qui aimeraient bien un peu plus de pouvoir face a ces géants qui piétinent le marché, ou qui n’en peuvent plus des méthodes internes ou tout se mélange : les attachées de presse doivent parfois se taper des séminaires interminables habituellement réservés aux commerciaux, alors que s’il est bon qu’elles suivent les ventes et connaissent les chiffres, leur métier est différent et bien différent de la force de vente… enfin, en théorie…
 
D´ailleurs, a ce rythme là, le souci sera peut être bientôt de gérer des articles carrément pondus par une bande de stagiaires tout frais sortis d’école équipe rédactionnelle interne à l´annonceur, et envoyés aux mag pour publication avec le bon de commande de la pub? Quid de la ligne éditoriale alors? Quid du sérieux ? Pourquoi pas lancer un gratuit made in CAC 40 ? (Titre : Les gros de la cosméto, sous titre : Buy it, don’t think ! Parce que vous le valez bien !) 

Et oui. Pourtant, rien ne vaut l´oeil aguerri d´une journaliste un peu fouineuse qui aura décrypté une étiquette, cuisiné le responsable du labo, se sera souvenu que le même mec présentait il y a 6 ans une « innovation » bien similaire pour une marque concurrente, essayé une texture ou un parfum sur sa peau, débusqué THE gamme  trop chouette encore inconnue en France etc… et saura résister au système en enquêtant sur les nouvelles méthodes, les ingrédients, les process et les promesses des marques et en défendant les produits auxquels elle croit... Mais bon, je prêche pour ma paroisse, hein…

 

 

 

 

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Leslie 20/06/2010 22:25


Tellement vrai... Et si le lecteur n'avait pas bien compris, il y a toujours les publi-rédactionnel pour lui faire croire à un article supplémentaire rédigé par la plume de l'annonceur directement.
Heureusement la loi impose la mention du "publi".

Et puis, si dans la mode et la beauté ces pratiques sont puissance 10, elle sont présentes dans d'autres secteurs comme l'associatif etc... Un petit cadeau ne sera pas de trop pour faire ressortir
une invitation de la pile débordante du journaliste.

Quand même il existe cette étique et ce code de déontologie à l'origine de nos métiers de journalistes et attachés de presse.


marie 18/06/2010 15:04


j'avais loupé ce post... quel dommage.
A l'heure où les blogueuses mode/beauté se prennent la tête avec Glamour, il est bienvenue ce mot d'une journaliste de l'autre côté, sans langue de bois ! courage


La journaliste 18/06/2010 19:43



MERCI!! je prépare justement un post concernant l'affaire la moins "glamour" de la bloggosphère.."



cécile bercegeay 03/06/2010 19:40


Et Ouiiii!!!

Bon courage à nous!
:-)


Emilie 28/05/2010 02:30


waooo, et bien au moins, on voit que la langue de bois n'est toujours pas présente ici, et tant mieux! bon courages à toutes, journalistes et attachées de presse!!! non à la dictature du pouvoir!!
vive les pettes marques!


Eric 27/05/2010 18:16


Enfin une journaliste qui parle Vrai, bravo .... il se dit d'ailleurs que les journalistes des principaux magazines se mode sont consultantes des grandes marques...éthiquement écoeurant.


La journaliste 09/06/2010 00:22



je ne sais pas si c'est "écoeurant" (je vois bien l'émission qui a révéle le pot au rose au grand public et que tout le monde à vue) mais oui, on peut dire que ca ne tourne pas rond et que la
crise creuse des tranchées pour une guerre souterraine qui réduit le respect du au lecteur...